Bhadohi, dans l'État indien de l'Uttar Pradesh, est le plus grand centre de production de tapis fait main au monde. La région tisse et tufte depuis le XVIe siècle et fait aujourd'hui vivre plusieurs millions de personnes réparties dans des milliers d'ateliers et de villages. Son savoir-faire, transmis de génération en génération, mêle le nouage traditionnel et le tufting contemporain.
Au sud-est de la ville sainte de Varanasi, dans la plaine du Gange, une région entière vit au rythme du métier à tisser. Bhadohi, longtemps rattachée au district de Varanasi avant de devenir un district autonome, forme avec les localités voisines de Mirzapur, Khamaria et Gopiganj ce que l'on appelle la Carpet Belt, la ceinture du tapis. C'est ici que se concentre la majeure partie de la production indienne de tapis noués et tuftés à la main, un artisanat qui structure l'économie et le paysage social depuis plusieurs siècles.
Rugier fait fabriquer ses collections à Bhadohi, en laine de Nouvelle-Zélande et en soie, dans des ateliers certifiés GoodWeave. Comprendre ce territoire, c'est comprendre d'où vient le geste qui donne naissance à chaque tapis.
Une tradition née à l'époque moghole
L'histoire du tapis à Bhadohi remonte au XVIe siècle, sous le règne de l'empereur moghol Akbar. La cour moghole, marquée par la culture persane, fit venir des maîtres tisserands d'Iran pour installer des ateliers en Inde du Nord. Ces artisans apportèrent le nouage persan, ses motifs floraux, ses médaillons centraux et ses bordures compartimentées.
Selon la tradition locale, un groupe de tisserands persans se serait établi dans les villages autour de Bhadohi, séduit par la qualité de l'eau du Gange, utile au lavage des laines, et par la disponibilité de la main-d'œuvre agricole entre deux saisons. Le savoir-faire s'enracina, se transmit de père en fils, et s'adapta peu à peu au goût et aux matières de la région. Au fil des générations, le vocabulaire persan se mêla aux répertoires indiens pour donner une identité propre.
Le plus grand bassin de tapis fait main au monde
Aujourd'hui, la Carpet Belt de Bhadohi est reconnue comme le premier pôle mondial de production de tapis noués et tuftés à la main. L'activité irrigue des milliers de villages sur plusieurs districts et fait vivre plusieurs millions de personnes, entre tisserands, teinturiers, laveurs, tondeurs, dessinateurs et négociants.
Le tapis de Bhadohi a obtenu une indication géographique protégée en Inde, un statut qui reconnaît officiellement le lien entre le produit et son territoire, comme pour un vin ou un fromage d'appellation. La ville accueille aussi l'Indian Institute of Carpet Technology, unique établissement du pays entièrement dédié à la formation et à la recherche dans le domaine du tapis, preuve que ce savoir-faire artisanal s'accompagne d'une transmission technique structurée.
Nouage et tufting : deux gestes, un même atelier
À Bhadohi coexistent deux grandes familles de fabrication. Le tapis noué main, le plus ancien, se réalise sur un métier vertical où le tisserand noue un à un des milliers de brins de laine ou de soie autour des fils de chaîne. La densité se mesure au nombre de nœuds au mètre carré, et un grand tapis noué peut demander plusieurs mois de travail à plusieurs mains.
Le tapis tufté main, plus récent, repose sur un autre geste. L'artisan reporte le dessin sur une toile de fond tendue, puis insère les touffes de laine à l'aide d'un pistolet à tufter guidé à la main, suivant les tracés du carton. Le dos est ensuite enduit puis doublé, et la surface est tondue et sculptée. Cette technique offre une grande liberté de dessin et de relief, ce qui la rend précieuse pour des collections graphiques comme celles que développe Rugier.
Un tapis tufté à la main n'a rien d'une production mécanique : chaque touffe est posée par un artisan qui suit le dessin à vue, et la qualité du relief dépend entièrement de la sûreté de sa main.
Un écosystème d'ateliers et de métiers
La force de Bhadohi tient à son organisation en chaîne de métiers spécialisés. Le processus commence chez le dessinateur, qui traduit une composition en carton codé couleur par couleur. Vient ensuite la teinture : les laines de Nouvelle-Zélande, réputées pour leur fibre longue et leur éclat, et la soie sont plongées dans des bains dont les maîtres teinturiers gardent les dosages. Puis interviennent le nouage ou le tufting, le lavage, le séchage au soleil, la tonte et le carving, ce travail de sculpture qui creuse des reliefs dans la surface.
Cette division du travail explique la souplesse de la région, capable de produire aussi bien des pièces classiques que des créations contemporaines exigeantes en relief et en nuances. Elle explique aussi la vigilance nécessaire sur les conditions de fabrication.
GoodWeave et la question du travail équitable
L'industrie du tapis en Asie du Sud a longtemps été associée au travail des enfants, un sujet documenté depuis les années 1980. C'est en Inde, précisément dans cette région, qu'est née l'initiative devenue GoodWeave, fondée par le militant Kailash Satyarthi, plus tard lauréat du prix Nobel de la paix en 2014.
La certification GoodWeave repose sur un cahier des charges clair : interdiction du travail des enfants, contrôles inopinés dans les ateliers, traçabilité de la production et financement de programmes d'éducation. Choisir des tapis certifiés, comme le fait Rugier, revient à inscrire le geste artisanal de Bhadohi dans un cadre où la transmission du savoir-faire s'accompagne du respect des personnes qui le portent. C'est la condition pour qu'une tradition de cinq siècles continue de vivre sans se renier.