L'interview de Manon et Pierre, créateurs de Rugier.

Bonjour, pouvez-vous vous présenter ?

Manon Dumerle : Je suis architecte d'intérieur, diplômée de l'école Camondo, et designer textile diplômée de LISAA. Je suis passionnée de fabrication, de design, de textile, de motifs et d'arts décoratifs. Mon travail d'architecte d'intérieur m'a naturellement amenée vers le tapis comme pièce centrale d'un intérieur réussi.

Pierre : Je m'appelle Pierre, je suis designer graphique diplômé de Penninghen, passé par la direction artistique dans plusieurs agences parisiennes. Je partage avec Manon une passion profonde pour le design, l'ameublement et l'intérieur.

Nous sommes aussi un couple dans la vie, et c'est de cette proximité qu'est né Rugier : une maison qui nous permette de rencontrer des gens talentueux, de voir de beaux intérieurs et de travailler sur des pièces vraies, denses, belles, avec une épaisseur et une dimension artisanale. Ce projet s'est imposé assez naturellement, au fur et à mesure qu'on nous demandait de dessiner des tapis pour des intérieurs.


Qu'est-ce que Rugier ?

Rugier est notre maison de tapis faits à la main et avant tout une marque de design. Nous travaillons avec des designers qui nous entourent ou que ce projet nous a permis de croiser, et nous voulons en faire une maison qui s'inscrit dans la durée, qui donne au design contemporain le support qu'il mérite pour des intérieurs modernes et incarnés, avec des pièces fortes qui dégagent une idée, une réflexion, un territoire cohérent.


Où sont fabriqués vos tapis ?

Nos tapis sont fabriqués en Inde, dans la région de Bhadohi. Nous travaillons avec plusieurs fournisseurs sélectionnés pour la qualité de leur travail. Tous nos tapis sont certifiés Goodweave, une certification internationale qui garantit les meilleurs prérequis sociaux dans cette industrie : absence de travail des enfants, plans d'insertion, garanties sur les conditions de travail. Nous travaillons en étroite collaboration avec nos fabricants, que nous allons rencontrer sur place en Inde. C'est cette proximité qui nous garantit les meilleurs matériaux et la meilleure fabrication possible.


D'où viennent vos designer partenaires et comment travaillez-vous avec eux ?

Nous donnons carte blanche à nos designers partenaires, à partir d'une seule exigence : qu'il y ait quelque chose qui nous emmène quelque part. Un territoire, une narration, une inspiration cohérente. Pas seulement un motif qui décore et se fait oublier en s'adaptant aux couleurs ambiantes, mais un design qui nous transporte dans un univers référencé. Cela peut être un paysage, le monde animal, des effets optiques, un mouvement décoratif historique ou même des références littéraires.

Nous travaillons aujourd'hui avec Mimo Studio, Marina Taslé d'Héliand, Alice Wood et Hugues Flochel, des designers qui partagent cette éthique et ce savoir-faire du design textile. Et nous développons en parallèle nos propres collections. Ce que nous demandons à tous, c'est la même chose : une idée forte, une démarche.

Et pour les collections que vous créez vous-même, d'où viennent vos inspirations ?

Nos inspirations sont souvent des envies accumulées depuis longtemps, des territoires que nous portons depuis le début de nos parcours créatifs respectifs. Manon puise dans les mosaïques, la géométrie, les techniques vernaculaires et les matières naturelles. Pierre, lui, revient régulièrement au design postmoderne, au mouvement Memphis et aux autres mouvements graphiques populaires des années 80 et 90. Ce sont des références profondes, pas des citations superficielles.


Comment se déroule votre processus créatif ?

Nous remplissons des carnets, nous cherchons des références, nous construisons des moodboards complets avant de commencer à dessiner. À partir de là, nous développons les designs de manière artisanale, au dessin, en photographiant des textures, des matières, des sources d'inspiration diverses. Nous pouvons aussi travailler de manière plus expérimentale, en créant l'accident optique, en jouant sur des répétitions qui génèrent des effets visuels. Dans tous les cas, rien n'est jamais gratuit. On cherche toujours à communiquer quelque chose.
Une dimension essentielle de ce travail, c'est la transposition. Un design de tapis ne se pense pas comme une illustration ou un motif graphique : le tufting et le tissage imposent leurs propres contraintes, en termes de taille minimum des détails, de nombre de couleurs, d'échelle. Ces contraintes, nous les intégrons dès le départ, et elles participent souvent à faire naître quelque chose d'inattendu, un design qui n'aurait pas existé autrement. C'est une des choses que nous trouvons les plus fertiles dans ce métier.
Une fois les designs arrêtés, nous associons des palettes de laine à chaque motif et nous travaillons avec nos fournisseurs sur une série d'échantillons pour fixer précisément les couleurs avant de lancer la production définitive.


Combien de collections sortez-vous par an ?

Nous lançons cinq collections au moment de notre ouverture, et nous prévoyons d'en ajouter une nouvelle régulièrement, au printemps et à l'automne.


Quelle est votre vision de ce métier ?

Un tapis doit s'intégrer dans un intérieur. Il ne doit pas prendre le pas sur son environnement, sauf bien sûr si le client souhaite le mettre en majesté. Notre rôle, c'est de donner du caractère, un esprit, une idée, sans pour autant entrer en concurrence avec ce qui l'entoure en termes de richesse visuelle ou de détails. Il faut que le tapis soit à la fois discret dans sa cohabitation et un vrai morceau de bravoure quand on s'y arrête et qu'on l'observe vraiment.

Pour nous, un intérieur travaillé et composé ne peut pas se passer d'un tapis, à la bonne taille, dans une complémentarité de couleurs juste avec ce qui existe déjà. C'est un élément essentiel.