L'Art déco a fait du tapis géométrique un langage à part entière dans les années 1920. L'Exposition internationale des arts décoratifs de 1925 à Paris en a fixé le vocabulaire, Ivan Da Silva Bruhns lui a donné ses damiers et ses chevrons, et les paquebots transatlantiques l'ont diffusé dans le monde entier.
Pourquoi 1925 reste la date pivot du tapis moderne
En 1925, Paris accueille l'Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes. Elle donnera son nom, bien plus tard, au style que l'on appelle Art déco. Pendant six mois, autour du pont Alexandre III et des Invalides, pavillons, galeries et intérieurs reconstitués présentent une esthétique nouvelle : lignes tendues, symétries franches, motifs stylisés empruntés à la fleur, au soleil levant, à la fontaine ou au zigzag. Le tapis y occupe une place centrale, parce qu'il est le premier support capable de traduire ce vocabulaire au sol, à grande échelle et dans la couleur.
Ce qui se joue là dépasse la mode décorative. L'Art déco cherche à réconcilier l'ornement et la production, l'artisanat de luxe et la ligne industrielle. Le tapis répond parfaitement à ce programme : il demande un savoir-faire manuel considérable tout en acceptant une composition rationnelle, dessinée à la règle et au compas. La géométrie n'est pas ici un appauvrissement du motif, elle en devient la grammaire.
Un vocabulaire géométrique venu de plusieurs sources
La géométrie Art déco n'est pas née de rien. Elle absorbe l'influence des ateliers viennois, la leçon de rigueur des avant-gardes, et un intérêt vif pour les arts dits primitifs, africains et amérindiens notamment, dont les compositions en registres et en losanges nourrissent le dessin de nombreux tapis. À la même époque, d'autres mouvements poussent la grille vers l'abstraction pure, comme on peut le lire dans l'histoire du mouvement De Stijl et sa conviction que la géométrie peut tout.
Là où De Stijl réduit la composition à l'orthogonale et aux primaires, l'Art déco conserve le goût du décor : bordures, cartouches, dégradés, motifs en éventail. Le tapis devient un objet dense, structuré comme une architecture, avec un champ central, des encadrements et des angles travaillés. Cette manière de penser le sol comme une surface composée traverse aujourd'hui encore la façon dont on peut partir du tapis pour composer une pièce entière.
Ivan Da Silva Bruhns, le géomètre du tapis
Aucun nom n'incarne mieux le tapis Art déco que celui d'Ivan Da Silva Bruhns. Né en 1881, ce Français d'ascendance brésilienne découvre le tapis en observant des pièces d'Afrique du Nord dans un hôpital pendant la Première Guerre mondiale. Il en tire une conviction : le tapis peut être une œuvre de composition, dessinée comme un tableau et conçue pour dialoguer avec le mobilier.
Ses créations imposent un langage reconnaissable : damiers décalés, chevrons, losanges emboîtés, fonds bruns, ocres et fauves rehaussés de noir. Il installe un atelier à Savigny-sur-Orge et travaille pour les plus grands ensembliers de l'époque, dont Jacques-Émile Ruhlmann. Ses tapis nouaient à la main une trame précise, chaque module calculé pour s'aligner sur le suivant. Cette exigence de tramage rigoureux est exactement celle que suit aujourd'hui un atelier de fabrication de tapis contemporains, même lorsque la technique diffère.
Chez Rugier, les tapis sont tuftés à la main plutôt que noués comme l'étaient ceux de Da Silva Bruhns, mais l'héritage de composition demeure. La démarche de traduire un dessin géométrique en trame réglée est décrite dans notre article sur la façon dont un motif naît, du geste à la trame.
Les paquebots, vitrines flottantes du style
Le tapis Art déco a trouvé son plus grand théâtre sur l'eau. Les compagnies transatlantiques françaises, engagées dans une compétition de prestige, transforment leurs navires en manifestes du goût national. L'Île-de-France en 1927, l'Atlantique en 1931, puis le Normandie en 1935 embarquent mobilier, laques, verreries et tapis signés des meilleurs ateliers. Da Silva Bruhns y déploie des sols entiers, pensés pour les salons, les fumoirs et les grands escaliers.
Sur un paquebot, le tapis n'est pas seulement décoratif. Il structure des espaces immenses, guide la circulation et absorbe le bruit d'une foule en mouvement. Cette double fonction, esthétique et acoustique, reste au cœur du tapis contemporain, comme le rappelle notre article sur le tapis en laine, régulateur acoustique et thermique d'une pièce. Traversant l'Atlantique, ces navires ont aussi diffusé le style Art déco jusqu'aux États-Unis, où il a marqué hôtels, cinémas et halls d'immeubles.
Ce que le tapis contemporain garde de l'Art déco
Un siècle plus tard, la leçon Art déco reste active. La grille structurée, le motif répété, la bordure qui cadre le champ, le contraste franc entre quelques teintes : ces principes continuent d'organiser le tapis géométrique, comme le montre l'histoire toujours vivante rappelée dans L'Art déco a cent ans, et il est en pleine forme. On les retrouve dans le goût persistant des grands intérieurs pour la régularité, y compris dans la raison pour laquelle les grands hôtels ont des tapis géométriques.
Chez Rugier, cet héritage nourrit plusieurs collections. Les damiers et les perspectives de la collection Optical Palazzo prolongent la fascination Art déco pour la trame réglée, tandis que le sur-mesure permet de reprendre ces principes à l'échelle exacte d'une pièce. Composer une grille adaptée à un salon ou à un hall se fait aujourd'hui au Studio Rugier, pour dessiner son tapis sur mesure, dans le même esprit d'accord entre le dessin, la couleur et l'espace qui animait déjà les ateliers de 1925.