Memphis est un collectif de design fondé à Milan en 1981 autour d'Ettore Sottsass. Ses meubles aux couleurs vives, aux stratifiés imprimés et aux formes géométriques désordonnées ont rompu avec le fonctionnalisme dominant. En quelques saisons, le groupe est devenu le visage du postmodernisme appliqué au mobilier.

Une soirée d'hiver 1980 chez Ettore Sottsass

L'histoire commence dans l'appartement milanais d'Ettore Sottsass, un soir de décembre 1980. Autour de lui, une poignée de designers, dont Michele De Lucchi, Aldo Cibic, Matteo Thun et Marco Zanini, discutent d'un projet commun. Un disque de Bob Dylan tourne en boucle, Stuck Inside of Mobile with the Memphis Blues Again. Le mot Memphis reste. Il condense deux références : la ville du Tennessee, berceau du rock et d'Elvis, et l'antique capitale égyptienne. Cette double lecture, culture populaire et grande histoire, résume déjà l'ambition du groupe.

Sottsass n'était pas un débutant. Né en 1917, il avait derrière lui une carrière considérable, notamment comme consultant pour Olivetti, où il avait dessiné la célèbre machine à écrire Valentine, rouge et portable. À plus de soixante ans, il fédère une génération plus jeune pour lancer une aventure collective, présentée officiellement au Salon du meuble de Milan en septembre 1981.

Un choc visuel au Salon de Milan

La première présentation Memphis a lieu le 18 septembre 1981, dans le showroom Arc'74. La foule se presse au point que la rue est bloquée. Ce que découvrent les visiteurs bouscule les codes établis : des meubles aux couleurs criardes, des motifs de stratifié rappelant la terrazzo, des étagères qui semblent défier toute logique d'usage.

La pièce la plus emblématique est la bibliothèque Carlton, dessinée par Sottsass. Ses tablettes partent en oblique, comme les rayons d'un totem, dans un festival de couleurs. Elle ne cherche pas l'efficacité du rangement : elle affirme une présence, presque une figure. À ses côtés, la lampe Tahiti, en forme d'oiseau stylisé, ou le fauteuil Bel Air de Peter Shire, aux pieds asymétriques, prolongent cette liberté formelle.

Le groupe s'internationalise vite. Aux Italiens s'ajoutent l'Autrichien Hans Hollein, l'Américain Michael Graves, le Japonais Masanori Umeda et la designer française Nathalie Du Pasquier, dont les motifs textiles deviennent une signature du langage Memphis.

Les codes formels : couleur, stratifié et géométrie désordonnée

Memphis repose sur un vocabulaire reconnaissable. La couleur y est saturée, souvent posée en aplats sans dégradé : rose bonbon, jaune vif, turquoise, noir profond. Les formes empruntent au répertoire géométrique élémentaire, le triangle, le cercle, le zigzag, mais les assemblent selon une logique de rupture plutôt que de composition équilibrée.

Le matériau fétiche du groupe est le stratifié plastique, le laminate, longtemps considéré comme un revêtement bon marché pour cuisines et comptoirs. Memphis le hisse au rang de matière noble par le choix des motifs. Nathalie Du Pasquier et George Sowden dessinent des imprimés tachetés, mouchetés, semés de petits traits colorés, que l'on retrouve appliqués sur des volumes entiers de mobilier.

« Le design, pour moi, est une manière de discuter de la vie, de la société, de la politique, de l'érotisme, de la nourriture et même du design », affirmait Ettore Sottsass, refusant de réduire l'objet à sa seule fonction.

Ce détournement du plastique et du motif industriel porte une idée précise : le mobilier peut être décoratif, joyeux, ironique, sans se justifier par sa performance. C'est une position frontale contre la doctrine moderniste du fonctionnalisme, héritée du Bauhaus, qui voulait que la forme découle strictement de l'usage.

Memphis, laboratoire du postmodernisme

Pour comprendre Memphis, il faut le situer dans le postmodernisme, ce courant qui, dès les années 1970, remet en cause les certitudes du mouvement moderne. En architecture, Robert Venturi avait résumé cette bascule dans son livre Complexity and Contradiction in Architecture (1966), plaidant pour l'ambiguïté et l'ornement contre la pureté fonctionnaliste. Memphis applique cette pensée au mobilier : citation, mélange des registres, refus de la hiérarchie entre culture savante et culture de masse.

Le groupe s'inscrit aussi dans une lignée italienne. Dès la fin des années 1960, le mouvement radical, avec Archizoom, Superstudio et le Studio Alchimia, dont Sottsass et De Lucchi étaient proches, contestait le bon goût et la consommation. Memphis en est l'aboutissement le plus visible, celui qui atteint le grand public et les pages des magazines internationaux.

L'aventure fut brève. Sottsass quitte le groupe en 1985, estimant sa mission accomplie, et Memphis cesse ses activités en 1988. Sept années à peine, mais une influence durable sur le graphisme, la mode, la scénographie et la culture visuelle des années 1980. Karl Lagerfeld avait meublé son appartement de Monte-Carlo entièrement de pièces Memphis, preuve de l'écho immédiat du mouvement.

Nostalgia Plastica : l'esprit Memphis tissé dans la laine

La collection Nostalgia Plastica puise directement dans cette grammaire. On y retrouve la géométrie ludique, les couleurs franches et l'esprit de composition libre qui firent la signature de Sottsass et de ses complices. La référence n'est pas décorative au sens superficiel : elle assume l'héritage postmoderne, cette idée que le sol d'un intérieur peut porter un motif joyeux, rythmé, presque graphique.

Traduire ce langage en tapis tufté main suppose un travail précis. Les aplats de couleur nets, indispensables au vocabulaire Memphis, exigent une maîtrise du contour et une teinture soignée de la laine de Nouvelle-Zélande. Là où le stratifié offrait à Sottsass une surface plane et lisse, la laine et la soie apportent une profondeur de matière que l'écran ou le plastique ignorent, tout en respectant la vivacité chromatique d'origine. L'esprit de 1981 continue ainsi de circuler, transposé dans une technique artisanale que le groupe milanais n'aurait sans doute pas reniée.

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